vendredi 6 janvier 2017

Tunisie : la commune de Jemma, par Tahar Etahri, président de l'association Jemma (Paris le 6 décembre 2016)

Permettez-moi d'emprunter un titre employé par le Dr Ayman Hussein, en parlant de l’expérience de Jemna: "la Commune de Jemna". Même si nous ne prétendons pas atteindre quoi que ce soit des réalisations de la Commune de 1871, nous aspirons à suivre les traces de nos ancêtres les Communards. 

Avant d'entrer dans le vif du sujet - la gestion et l'auto-financement dans l'expérience de Jemna - je vais vous présenter sommairement l’historique de la palmeraie. 

Historique de la palmeraie 

Notre oasis est le symbole de la spoliation, de la corruption et de la malversation. Elle est d’ailleurs l’exemple régional pour ne pas dire national le plus frappant et le plus ancien. 


Le problème a commencé avec la colonisation lorsqu’en 1912 M. Maus De Rolley s’est accaparé les terres fertiles appartenant à nos ancêtres. Il a d’ailleurs arrêté et emprisonné ceux qui s’y opposaient, et avec l'effort, la sueur et la force musculaire des indigènes il a planté des palmiers produisant des dattes de la meilleure qualité appelées Deglet Noor (Noor signifiant en arabe "lumière"). 

Avec l’indépendance, nos parents ont conclu un marché avec les nouvelles autorités pour l’achat des palmiers. Ils leur ont versé en 1963 quarante mille dinars, soit la moitié de la somme totale. Avec notre argent versé sur le compte du gouverneur de la région de Gabès, l’Etat a réalisé des projets économiques rentables, tel qu'une société de transport, un hôtel et une société commerciale. 

Avec le système coopératif (1964-1969) le gouvernement a mis la main sur l’oasis. 

En 1974 la STIL, société étatique appartenant à Mzali Ben Osman Belkouja et autres ministres et hauts responsables, vient exploiter les richesses de Jemna. 

Avec la faillite de la dite société, le gouvernement de l’ex-dictateur a loué en cachette, de gré à gré, la palmeraie : 

- 111 hectares à un grand entrepreneur de travaux publics contre la minime somme de 9 000 dinars et quelques, 

- 74 hectares au frère d’un commandant du ministère de l’Intérieur qui d’ailleurs a réprimé les émeutes de la région minière de Gafsa en 2008 et qui sera arrêté pendant la révolution. 

Deux jours avant l’éviction de Ben Ali les jeunes de Jemna avaient repris ce qu’ils ont toujours considéré comme étant leurs terres. L'oasis aujourd'hui L’oasis compte à présent : 

- 306 hectares enregistrés comme propriété foncière d’Etat, dont les 185 hectares loués auparavant et qui sont à présent gérés par l’Association de la sauvegarde des oasis de Jemna 

- une centaine d’hectares loués aux anciens ouvriers de la STIL lors de l’assainissement de la dite société, 

- une vingtaine d’hectares non encore plantés. L’oasis compte aujourd’hui 7 puits artésiens dont 2 creusés par l’association. 

Le rapport d'un comité étatique, venu sur les lieux en mars 2011, prouve que les anciens locataires avaient totalement détruit et ruiné la palmeraie. Un autre rapport, quatre ans plus tard, vante la mise en valeur et le développement de l’oasis. Cela s’explique certes par la bonne gestion, mais surtout par le changement des mentalités des ouvriers qui suent, s’échinent, peinent et travaillent durement dans ce qu’ils ne considèrent plus comme bien public, mais plutôt comme un bien personnel. L'auto-gestion, la gouvernance locale, y sont aussi pour quelque chose. 

Chiffre à l’appui je dirai que la récolte a atteint ces dernières années des montants alléchants et vertigineux : 1,8 million de dinars en 2014, puis 1,6 million en 2015, et enfin 1,7 million cette année. Nous faisons travailler, en tant qu’association (à but non lucratif), de 120 à 130 travailleurs sans tenir compte des ouvriers occasionnels et saisonniers dans un domaine contenant 10 800 Palmiers. (Sans tenir compte des palmiers qui sont au début du stade de la production, ainsi que des toutes nouvelles plantations s’élevant à 2 000 nouveaux palmiers qui ne seront productifs que 7 à 8 ans plus tard). Le problème est que tous les responsables politiques étaient au courant. 

 Nous avons toujours cherché à négocier une solution avec tous les ministres de l’agriculture et de la propriété domaniale. Les hauts responsables des partis, qu'ils soient de droite ou de gauche, ont tous été contactés. Leurs promesses n’ont malheureusement pas été tenues, la langue de bois demeure la même. 

Toutefois si les précédents nous avaient laissé faire, ce gouvernement d’unité nationale nous empêche de continuer sur la bonne voie : celle qui sert les citoyens, qui construit, qui innove, qui embauche. Les locataires précédents avaient traduit devant la justice quelques militants pour des accusations insensées comme l'utilisation de la violence, la formation d'un gang, la saisie intentionnelle et violente de la propriété d'autrui, la diffamation, la volonté de mettre le feu. 

Ce gouvernement, en gelant nos comptes bancaires, nous empêche de vendre nos dattes et de continuer notre travail. 

L'organisation de notre lutte 

Pour revenir à notre lutte, j’ajouterai que lorsque, le 12 janvier 2011, les jeunes avaient repris leur terre on était en pleine campagne de récolte des dattes et il a fallu agir rapidement. 

Nous avons fondé le Comité pour la protection de la révolution, et nous avons été en toute modestie exceptionnels : 

- Ce comité n'est pas organisé de façon hiérarchique : il n'a ni président, ni trésorier, ni secrétaire général. Nous sommes tous chefs, et nous sommes tous membres. 

- Notre association a organisé l’une de premières élections libres et démocratiques puisque nous avons organisé l'élection du maire de Jemna-Nord et celle de Jemna-Sud, avant même les élections du 23 octobre 2011. 

- Nous avons demandé aux gens de choisir les membres du conseil municipal, 

- Nous avons organisé des réunions sur une place publique pour discuter et prendre les décisions qui s’imposaient. 

Notre association, héritière du Comité de protection de la révolution, poursuit le même chemin. A partir du 27 février 2011, nous avons organisé un sit-in qui a duré 96 jours, sans barrer des routes ni incendier des pneus. Ces derniers jours, on a manifesté notre refus par la musique, la poésie et le sport. - l’un évoque la mise sur pied d'une SIVAM (société de mise en valeur et de développement agricole), - l’autre propose la création d’une coopérative, - tantôt on entend parler d’une faible représentation de l’Etat au sein de la société, tantôt de sa détention d'une majorité des actions, - parfois, il est question d'appliquer l’article 16 de la loi 95 relatif aux coopératives, parfois l’article 14 de la même loi relatif aux associations. Chaque ministre prétend tenir le dossier entre les mains. 

Nous exigeons une solution écrite noir sur blanc, pour pouvoir la discuter avec les nôtres. Nous exigeons aussi le dégel des comptes bancaires comme preuve de bonnes intentions. Nous comptons sur vous pour faire pression sur le gouvernement, afin que nous puissions reprendre très prochainement notre activité. 

Merci de m’avoir permis d’expliquer l’affaire de Jemna. Jemna qui vous remercie infiniment d’avoir soutenu sa cause. 

NB : au 1er janvier 2017, 1 dinar équivaut à 0,41 euro. 

* Professeur de français pendant 36 ans, Tahar Etahri est à la retraite depuis 2013. Il était avant cette date le secrétaire général du syndicat UGTT régional de l'enseignement secondaire. Militant de longue date de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH), Tahar en est actuellement le président régional.

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