mercredi 15 novembre 2017

L'altermondialisme et les révolutions arabes, par Gus Massiah


Cette intervention a été prononcée le 10 juin 2017 lors de la journée d'étude du Réseau sur l'autogestion et les processus révolutionnaires de notre temps.

L'altermondialisme et les révolutions arabes

Nous sommes en même temps dans le temps long et dans un temps de la rupture; et donc c'est assez difficile à articuler, en vérité. Dans le temps long des révolutions et dans le temps de ruptures très fondamentales et multiples.

"Révolutions arabes", c'est très compliqué. D'ailleurs comme disait Richard, l'Amérique Latine c'est très compliqué parce que, finalement, les vraies révolutions en Amérique Latine sont culturelles. C'est le fait que les mouvements indiens, noirs, latinos reconfigurent y compris les Etats Unis. Et bien le Monde Arabe n'est pas arabe; il est berbère, il est kurde, il est turc, il est iranien... et donc, on ne peut pas parler d'un Monde Arabe. On peut parler des éléments de culture arabe qui jouent. On a pris un peu l'habitude de dire çà, mais si on étudie, si on réfléchit sur les insurrections qui ont lieu à partir de 2011 et sur ce qui se passe dans la région aujourd'hui, ce n'est pas une réflexion sur le Monde Arabe.

Et donc je vais partir d'une définition de l'Altermondialisme qui me permet de réfléchir sur ce qu'ont apporté ces insurrections par rapport justement au mouvement altermondialiste. Pour moi, l'Altermondialisme ce ne sont pas les Forums Sociaux mondiaux. En tout cas çà ne se résume pas aux Forum Sociaux Mondiaux.

L'Altermondialisme, de mon point de vue (c'est une hypothèse que j'ai développé dans le livre sur une stratégie altermondialiste), c'est la réponse des peuples au néo-libéralisme. Donc ça commence vers 1980, fin des années 70, début des années 80. Il y a plusieurs phases de l'Altermondialisme, puisque c'est une période longue.

La première phase de ce mouvement altermondialiste, elle est dans le sud, parce qu'on est face à une recolonisation. Elle se fait autour des mouvements contre l'ajustement structurel et contre la dette. C'est ce qui est dominant dans le mouvement de contestation et de refus de la fin des années 70 et du début des années 80. Et puis après, il y a une deuxième phase qui correspond à un autre passage du néolibéralisme qui cherche à construire le système institutionnel de son hégémonie à travers les institutions de Bretton Woods : la Banque Mondiale, le FMI et l'OMC (l'Organisation Mondiale du Commerce) proposée comme nouvelle forme d'organisation internationale. La deuxième phase de l'Altermondialisme, ce sont les luttes contre les institutions internationales du néolibéralisme et contre l'OMC; ça se traduit notamment par les grandes manifestations qui vont de Nice, à Gênes, et à Seattle évidemment. Et là on passe à une troisième phase de l'Altermondialisme que sont les Forums Sociaux Mondiaux en réponse à la fois à Davos et à l'OMC et qui nous amène jusqu'à aujourd'hui.

Maintenant nous allons commencer, nous sommes dans une quatrième phase de l'Altermondialisme qui inclue et qui nécessite le renouvellement, la réinvention des Forums Sociaux. Voilà, c’est mon hypothèse. Dans cette hypothèse, justement, les insurrections de 2011, qu'on appelle le printemps arabe ou les révolutions arabes (peu, importe le nom qu'on leur donne) et qui commencent à Tunis en 2011, c'est le passage de la 3ème phase à la 4ème phase. Qu'est ce qui se passe à ce moment là? Ca commence à Tunis et les deux premiers Pays dans lesquels çà se passe c'est la Tunisie et l'Egypte. Puis après, çà gagne le reste de la Région avec le Yémen, Barhein, la Syrie, l'Irak etc ; puis çà s'étend à la Méditerranée et çà traverse l'Atlantique.

Qu'est ce que ce mouvement qui est, de mon point de vue, dans le courant altermondialiste (je vais expliquer pourquoi il reprend un certain nombre de ses hypothèses) et, en même temps, un passage à quelque chose de nouveau. Le mouvement de Tunis est très intéressant parce qu'il y a, d'une certaine manière, le programme de passage de la période précédente à la période à venir. Ca s'exprime assez facilement contre les discriminations et contre les inégalités ; çà c'est fondamental et d’ailleurs, l'an dernier, Davos a accepté l'idée que la question principale dans le Monde, c'était la question des inégalités. Ce qui montre quand même qu'idéologiquement il y a eu des batailles importantes. Donc inégalités et discrimination; deuxièmement, dominations parce que la décolonisation n'est pas terminée. Troisièmement, la question écologique a été au début assez faible mais pas absente, notamment par la question de l'eau et la question des phosphates. Quatrièmement, la question, difficile à définir, de la démocratie qui est en réalité la question des libertés. La demande de démocratie, c'est la demande d'un système qui préserve les libertés individuelles et collectives et pas une forme juridique de fonctionnement des institutions qu'on appelle démocratie.

Et puis il y a quelque chose de nouveau qui s'est exprimé à Tunis et qui est à mon avis la question fondamentale aujourd'hui, c'est celle de la corruption. La question de la corruption est arrivée comme étant le premier élément d'ailleurs; c'est là-dessus que les premières manifestations ont eu lieu. La question de la corruption, c'est celle qu'on retrouve dans tous les mouvements qui ont suivi Tunis ; que ce soit en traversant la Méditerranée : l'Espagne, la Grèce ou le Portugal ; Que ce soit les « Occupy », que ce soit les « carrés rouges », que ce soit les étudiants chiliens, que ce soit la place Taksim à Istamboul... il doit y avoir 40 ou 50 mobilisations qui ont entraîné des millions de personnes dans la rue sur la question de la corruption. Mais la corruption, ce n'est pas le « bakchich », bien que çà désigne exactement l'évolution des formes de pouvoir et notamment des formes de pouvoir patrimoniales et rentières. L'Etat est contrôlé par des oligarchies patrimoniales et rentières un peu partout dans le Monde. Et donc c'est contre eux que se mobilisent les peuples. Mais c'est aussi une question beaucoup plus importante : La corruption, c'est la fusion du politique et du financier qui abolit le politique et qui explique le rejet et la défiance par rapport aux formes du politique qu'on peut voir un peu partout dans le Monde. Voilà ce qu'a apporté le mouvement des révolutions arabes. Disons, d'une certaine manière, que ça a confirmé un programme d'émancipation et çà a confirmé l'analyse qui pouvait être faite de la situation. C'est le premier élément, c'est pour çà que je dis que ça se situe dans le mouvement altermondialiste.

Mais la deuxième raison, c'est que ça a repris tout une partie des éléments de culture politique portée par le mouvement altermondialiste. Notamment, l'idée de la diversité comme une question fondamentale. Diversité qui est une question théorique, ce n'est pas une question d'organisation. Dans le mouvement altermondialiste, la Marche Mondiale des Femmes et le mouvement féministe ont joué un rôle très important du point de vue culturel. Quand les femmes ont dit « on n'est pas une contradiction secondaire, donc on ne subordonnera pas notre lutte contre l'oppression à d'autres luttes », tous les mouvements l'ont repris. C'est donc un fondement de culture politique qui construit l'Altermondialisme. On l'a retrouvé dans les révolutions dites « arabes », en tout cas à Tunis et en Egypte et ensuite en Espagne et dans tous les autres endroits. Donc cette question de la culture politique, c'est un élément très important.

L'autre élément qui a été très clair à Tunis, en Egypte et partout ailleurs après, c'est l'arrivée d'une nouvelle génération. Ce n'est pas une génération « d'âge », mais une génération culturelle. C'est quoi cette nouvelle génération, c'est la transformation, fondamentale, des sociétés avec la scolarisation. Finalement, depuis la décolonisation, l'élément fondamental des sociétés, c'est la scolarisation. En 1968, 20% de la classe d'âge était à l'Université. A la décolonisation du Congo Kinshasa, il y avait 3 bacheliers dont 2 à Bruxelles. Aujourd'hui il y a des centaines de milliers de personnes dans l'enseignement supérieur. Donc la scolarisation est un événement massif et cette scolarisation a eu une double conséquence.

Une première conséquence, çà a été l'émigration des « qualifiés » qui a effectivement eu de très grandes conséquences et qui fait qu'aucune génération n'est isolée comme elle l'était avant (avec les réseaux sociaux, internet) et que les générations sont dispersées dans le Monde. La deuxième grande conséquence, ce sont les diplômés chômeurs. C'est la précarisation des scolarisés. Et çà conduit à un changement de culture politique assez profond, parce que la demande d'émancipation, évidemment, n'est pas la même. Peut être que certains se rappellent de ce film d'Ettore Scola qui était un très beau film. C'était un jeune italien pour qui tout le rêve et toute la stratégie de sa famille étaient qu'il puisse entrer dans une administration et y obtenir avoir un poste. C'était çà l'idée de l'avenir de cette génération. Aucune génération aujourd'hui ne pense que ce sera çà son avenir. Et donc, çà change fondamentalement les chose, y compris pour nous, par rapport à ce que nous avons comme propositions ou comme projet d'émancipation.Je pense que cette nouvelle culture politique est très importante.

Un autre élément qui est très important aussi, c'est qu'on se rend compte dans le mouvement altermondialiste (couronné en quelque sorte par ces insurrections de 2011) que la question se pose au niveau des grandes régions. Ca rappelle quelque chose : la démocratisation se fait par grandes régions, elle ne se fait pas seulement pays par pays. La démocratisation de l'Europe du Sud s'est faite par la sortie des dictatures en même temps en Grèce, en Espagne et au Portugal. La démocratisation de l'Amérique latine s'est faite en même temps avec la sortie des dictatures par rapport au plan condor. Ca veut dire que ce n'est pas le débat sur l'Europe, ce n'est pas l'Union Européenne qui est en cause; c'est l'idée effectivement de la nature des grandes régions dans la mondialisation aujourd'hui, de la nature politique et culturelle des grandes régions. Voici quelques éléments que nous laissent les révolutions dites "arabes".

Évidemment, le problème c'est que, dès 2013, on est dans la contre-révolution. Et çà nous rappelle aussi quelque chose : en général toutes les révolutions sont suivies de contre-révolutions et les contre-révolutions durent beaucoup plus longtemps que les révolutions. Nous le savons avec la Révolution française évidemment; on l'a appris avec beaucoup d'autres choses. Les révolutions ne se font que dans la durée, ce sont des périodes longues; ce sont des révolutions longues.

Si on veut avoir une référence historique par rapport à ce qui se passe dans le monde arabe aujourd'hui avec la violence des contre-révolutions en cours Si on veut en avoir une idée, la référence qui s'impose un peu, c'est la révolution des nationalités de 1848 en Europe. On a beaucoup de similitudes d'une certaine manière, même si ce n'est pas du tout la même chose. En 1848, il n'y avait pas internet, mais en 2, 3 ans çà s'est étendu sur une grande partie des pays européens ; ça n'a pas gagné tout de suite. Il a fallu attendre 50 ou 60 ans pour que l'Etat nation sorte finalement de la révolution de 1848. Donc je pense que les révolutions arabes sont en cours Beaucoup de choses vont se passer, mais pour l'instant nous sommes dans les contre-révolutions

J'en arrive maintenant à cette deuxième partie. Dans la région, ces révolutions ont porté des formes d'organisation, d'auto-organisation plutôt que d'autogestion, pendant ces moments là et qui sont passionnantes. Sur internet, quelqu'un a fait une étude sur la manière dont était utilisée la place Tarhir, au Caire où a eu lieu la révolution avec des centaines de milliers de gens. Elle a été auto-organisée de manière incroyable, avec une capacité d'auto-organisation. Elle a été à la fois protégée et auto-organisée. C'est là qu'on voit arriver effectivement de nouvelles formes d'auto-organisation extrêmement intéressantes Et c'est ce qu'on voit aujourd'hui dans toute une série de nouvelles luttes qui suivent et qui montrent que ça n'est pas arrêté. Par exemple, encore ces dernières semaines à Tataouine, en Tunisie, à la frontière libyenne il y a des mouvements de jeunes qui se sont auto-organisés et qui ont d'ailleurs arrêté les terminaux pétroliers. Dans le Rif, au Maroc, en Algérie, un peu partout, on voit bien qu'il y a des formes d'auto-organisation de mouvements qui sont des mouvements de jeunes au sens où je disais tout à l'heure, c'est à dire d'une nouvelle génération culturelle et qui évidemment sont très différents parce que tout dépend des situations. En Tunisie par exemple, l'existence de l'UGTT a fait que la révolution tunisienne a pris des formes qu'elle n'a pas pris ailleurs, parce que le mouvement syndical était suffisamment fort. Il y a quelque chose qui est en cours et qui est tout à fait passionnant.

En fait, nous avons deux contre-révolutions dans la région, mais pas seulement dans la région. On a une contre-révolution qui est portée par des anciens régimes et qui éclaire ce qu'étaient ces anciens régimes. Ces anciens régimes, c'étaient des régimes rentiers, patrimoniaux, appuyés ou en alliance - d'ailleurs pas appuyés - en alliance avec des forces militaires, avec les armées ou des polices. En Tunisie, c'était plutôt une police, en Egypte c'est évidement une armée. En Egypte, l'armée est une puissance économique. Elle a ses usines... Donc effectivement çà fait partie du pouvoir. Certains avaient pensé que les révolutions dites « arabes » allaient se faire très vite, en référence aux révolutions de l'Europe de l'est ; c'est à dire qu'on allait avoir, finalement, une période non violente de 10-15 ans qui allait permettre d’asseoir de nouveaux régimes. En fait çà ne s'est pas passé comme çà. Celui qui a le mieux travaillé sur cette question, c'est Gilbert Achcar qui a fait plusieurs papiers tout à fait intéressants et qui raconte très très bien, justement, la nature de ces régimes. Donc, il y a une contre-révolution des anciens régimes et il y a une contre révolution islamiste, des forces islamistes. Evidemment, ces forces islamistes, contrairement à ce qu'elles pensent, ne sont pas tombées du ciel.

On retrouve les deux courants qui ont lutté pour la décolonisation. Par exemple, les courants islamistes, comme le Mahdi au Soudan, étaient des courants organisés. Les courants islamistes existent depuis très longtemps dans la région. Mais ils avaient été d'une certaine manière contenus et battus politiquement par les courants baasistes et nassériens. Ces courants sont dans la région, la concrétisation de l'alliance de Bakou. C'est la concrétisation de l'intelligence de Zinoviev et de Lénine qui en 1920 ont proposé une alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et le mouvement communiste. Auparavant ils se faisaient la guerre et ensuite, à Bakou, il y a eu une alliance stratégique qui a mis beaucoup de temps, d'ailleurs, à s'imposer, le PC français étant parmi les derniers à être entré dans cette alliance, comme on l'a vu pour l'Algérie. En tout cas, c'était quand même une alliance stratégique mondiale. C'est un des plus beau exemples d'une alliance stratégique, parce qu'effectivement, "çà gauchisait" (entre guillemets) tous les mouvements de libération. Et en même temps, cette alliance a permis finalement d'encercler l'impérialisme. De 1920 à 1970-80, on a une montée en puissance avec les révolutions chinoises, vietnamienne, cubaine etc. Elle s'est fissurée à peu près à partir de 1965 avec la rupture entre le PC chinois et le PC soviétique et puis elle s'est cassée ensuite. C'est çà le temps long.

Le néo-libéralisme se construit sur l'échec - pas l'échec, la défaite - de cette alliance. Dans le Monde arabe, dans le Monde dont nous parlons, l'échec de cette alliance, elle est construite à partir de l'utilisation d’Israël pour casser cette alliance. et notamment, à partir de la première tentative en 1956 (SUEZ) et surtout 1967. La guerre de 1967 fait exploser la région et marque l'échec du nassérisme et du baasisme en Irak et en Syrie. Cet échec décompose la région et il la fait éclater. En fait, il y a une stratégie occidentale, pas seulement américaine, parce qu'à Suez ce sont les français qui étaient impliqués. Les américains avaient compris que ce n'était pas une idée géniale. Et donc à partir de Suez, les alliances baasistes et nassériennes, qui s'étendaient sur la région du Moyen orient et sur le Maghreb, éclatent. Il y a une décomposition, d'une certaine manière, avec le ralliement de Sadate en Egypte, avec la montée des baasistes en Irak et en Syrie. Cette région, dans les suites de l'Empire Ottoman, avait une certaine homogénéité ; elle reposait sur l'idée qu'il y avait 4 puissances qui étaient la Turquie, l'Egypte, l'Irak-Syrie et l'Iran. Construire une région qui pouvait avoir une autonomie par rapport à l'impérialisme, çà voulait dire çà. C'est ce que proposaient, d'une certaine manière, à la fois Nasser et le Baas syrien.

C'était compliqué. Certains d'entre vous se rappellent de Claude Bourdet. Un jour quelqu'un pose une question à Claude Bourdet au PSU en disant "Claude qu'est ce que c'est le Baas Syrien" - il revenait de Syrie. Et Claude dit : "le Baas syrien je vais t'expliquer, c'est comme le PSU avec une division blindée à la tête de chaque congrès ». Maisil y avait une stratégie commune qui avait été bâtie par Nasser à un moment donné et à laquelle l'Algérie s'était ralliée ensuite, puis la Libye et qui consistait à dire « il faut une région pour pouvoir exister par rapport à l'impérialisme ». Ce projet, effectivement subit des coups de boutoir. Ce sont les guerres (67, 73...) qui liquident ce projet. et qui font monter en puissance des régimes rentiers. En même temps qu'il y a l'éclatement de cette région, il y a la révolution iranienne qui est l'entrée, la montée en puissance de l'islamisme comme candidat pour une forme d'émancipation. Ca nous choque un peu de dire çà comme çà, Mais, pour eux, c'est çà. Et donc on arrive à ces deux contre-révolutions – non, plutôt les régimes et les courants islamistes qui se construisent à travers l'Iran, puis ensuite en 1985 en Algérie ; ce sont des moments très forts de la montée en puissance de l'islamisme comme revendiquant une place sur l'ensemble de la région euro-africaine . Ce qui se passe en Inde, en Asie, c'est un peu l’Hindouisme qui constitue une nouvelle forme politique.

L'échec du projet communiste comme projet mobilisateur à tendance universaliste se traduit par la montée en puissance de ces courants. En même temps qu'il y a cette déstabilisation, il y a la construction de la réponse occidentale autour de l'Arabie Saoudite et du Golfe comme point d'appui et comme réponse à la montée iranienne. Elle instrumentalise les divergences entre chiisme et sunnisme exactement comme tous les tribalismes sont instrumentalisés par les colonisations : On voit bien que le Qatar est sunnite mais il appuie les chiites. Ce ne sont pas vraiment des guerres de religion. Ce sont des guerres instrumentalisées. Ce sont les puissances du Golfe qui instrumentalisent pour s'opposer à ce qui était au début de la montée de l'islamisme, c'est à dire l'Iran.

On en est là et donc la question pour les révolutionnaires de cette région est une question très compliquée : Est ce qu'il faut refaire une alliance de Bakou avec ...les islamistes? Je suis un peu provocateur, mais ... L'idée est la suivante: comment vont évoluer les courants islamistes? Effectivement les courants islamistes sont en pleine contradiction. Un très bon exemple qu'on a eu, c'est l'exemple de la Tunisie. Il faut se rappeler quand même qu'au Maroc, il y a eu un grand débat dans le mouvement de soutien et dans les mouvements marocains : Est ce qu'il fallait défendre les islamistes qui étaient en prison ? et la réponse avait été oui. Il y a eu des moments dans lesquels il y a eu des alliances entre différents courants qui sont des courants totalement contradictoires. L'idée, c'est de savoir s'il y a des évolutions possibles des mouvements islamistes? Quelles sont les évolutions possibles des mouvements islamistes ? Les positions possibles des mouvements islamistes sont très diverses. Il y a en même temps, dans les mouvements islamistes, un courant wahhabite, contrôlé par l'Arabie Saoudite; Il y a le courant des frères musulmans, qui est un courant sunnite qui cherche l'alliance avec les chiites. Il y a le courant Daech et les courants djihadistes. Il va y avoir des contradictions extraordinaires dans les mouvements islamistes. Le problème est de ne pas unifier les islamistes, de les diviser pour qu'une partie d'entre eux puisse basculer ou participer à des formes de résistance. C'est tout à fait fondamental et d'ailleurs, on le voit bien, on est dans une période de grandes ruptures.

On parlait du Brésil tout à l'heure. Le PSU nous a appris un peu çà : Comment à un moment donné, l'alliance avec la gauche chrétienne est un élément fondamental de changement des rapports de forces dans une situation? Au Brésil, la construction du PT s'est faite avec des courants trotskystes, maoïstes, et les comités théologiques de base et même, certains courants évangélistes que l'on voit ressortir aujourd'hui. Au début, il y avait des courants évangélistes contre la dictature. Le problème, c'est que c'est le projet politique qui permet de construire l'alliance, ce n'est pas le fait que, finalement, on va avoir les mêmes idées sur la laïcité. Je voulais vous dire çà, parce qu'à mon avis c'est le problème principal. Gilbert Achcar, par exemple, quand on lui pose la question "qu'est ce que tu penses par rapport à la situation", dit : « Finalement le mieux serait de pousser à un rapprochement entre les deux contre-révolutions, entre les régimes, dictatoriaux, et les islamistes ; parce que le pire pour la gauche, c'est de chercher systématiquement à s'allier avec l'un contre l'autre ». C'est ce qu'on voit en Syrie, c'est ce qu'on voit un peu partout. Par rapport à la montée en puissance des courants fascisants en Europe et aux Etats Unis, il y a des leçons sur lesquelles il faut réfléchir par rapport aux formes des contre-révolutions.

A partir de là, il y a beaucoup de réflexions. On est dans une situation de ruptures géopolitiques fondamentales avec la fin de l'hégémonie américaine. Comme on disait dans le temps, "le tigre blessé est plus dangereux que le tigre en bonne santé". surtout si il a les dents à Trump. Il faut se rappeler quand même que, sur cette question géopolitique, l'évolution vers un monde multipolaire est quelque chose qui entraîne plein de contradictions nouvelles. La référence du système international, c'était le monde bi-polaire. On est passé dans un monde uni-polaire et là, on va tendanciellement vers un monde multi-polaire. Et dans le monde multi-polaire, les puissances régionales sont beaucoup plus autonomes. Ca accentue les risques de guerres. En même temps la réponse de l'impérialisme qui reste, quand même, le plus important, c'est une stratégie de la déstabilisation. Alain Joxe l'a très bien analysé dans son dernier livre. L'exemple de l'Irak, c'est l'exemple parfait : « Si vous n'êtes pas assez fort pour occuper et diriger, divisez. Si il y a suffisamment de conflits, de guerres etc, vous pouvez conserver le territoire utile. Ca demande beaucoup moins de forces ». Il y a une évolution y compris des stratégies militaires qui est très importante et dans laquelle il y a beaucoup de choses qui se jouent. Heureusement que, pour l'instant les chinois ont l'air de garder la tête froide, puisqu' ils viennent de déclarer qu'ils ne feront pas l'erreur de Brejnev et qu'ils ne vont pas armer pour répondre aux Etats Unis. La proposition qu'a faite Trump, c'est : nous allons lancer un bouclier de missiles » pour les obliger à armer, comme ça a été fait pour l'Union Soviétique, et donc, ne pas pouvoir mener à bien leur programme de développement de leur petite bourgeoisie ou leur classe moyenne. Ils ont dit : « Nous ne ferons pas la même erreur, nous n'allons pas suivre la course aux armements ». On est vraiment dans un débat général de géostratégie militaire qui est tout à fait passionnant.

Je voudrais terminer juste en citant deux éléments. On est évidement dans une période où on retrouve l'idée sur laquelle va se reconstruire la nouvelle phase du courant altermondialiste à la suite de 2011. Ce sont les nouveaux mouvements des 3 ou 4 dernières année, qui sont extrêmement riches et nouveaux.

Il y a une offensive extrêmement forte notamment de nouvelles idéologies fascisantes, les nouveaux monstres dont parlait Gramsci. C'est racisme, boucs émissaires des migrants, xénophobie... Mais les sociétés résistent mieux. Quand on voit notamment les réactions aux Etats Unis contre Trump... Avec un certain nombre d'associations nous avons lancé un mouvement qui s'appelle "Sursaut Citoyen" dans laquelle nous avons dit « ce n'est pas vrai que la société française est raciste ; ceux qui ont des initiatives de soutien et de solidarité avec les migrants, faites vous connaître ». En 3 semaines on a eu 1079 initiatives. On en a fait une cartographie. Les sociétés résistent beaucoup mieux qu'on y pense; il y a des résistances. Il y a aussi des formes de lutte comme « black life matter » ou des formes de lutte des "minorités" (entre guillemets) qui s'organisent de façon très déracisée. Et puis il y a des mouvements comme Notre Dame des Landes, Standing Rocks... C'est quelque chose d'assez passionnant et dans lesquels ont retrouve toute une série de formes nouvelles qui sont dans la continuité de l'Altermondialisme. Il ne s'agit pas de revendiquer, ce n'est pas du tout çà. Mais on peut dire que politiquement et culturellement il y a une continuité avec ces nouveaux mouvements. Et donc comment reconstruire à partir de ces mouvements une nouvelle étape ?

Je terminerai là dessus. La question qui nous est posée, c'est que... la résistance, à la limite, ce n'est pas facile à faire mais c'est facile à imaginer. Par contre, à partir de cette question, quel est le projet alternatif qu'on veut construire. Richard parlait tout à l'heure de la montée en puissance du mouvement altermondialiste en Amérique latine et du rôle qu'il a joué. Le moment le plus important a été Belem en 2009. Parce qu'à Belem en 2009, il y a eu des propositions de résistance ; ça a été notamment le programme qui a été développé par ATTAC sur le contrôle de la finance, les paradis fiscaux (qui a été repris d'ailleurs par la commission Stiglitz des Nations Unis dans le green new deal). Mais il y a eu aussi pour la première fois un ensemble de mouvements - le mouvement des femmes, le mouvement indigène, le mouvement paysan Via Campesina, le mouvement écologiste – qui ont dit : finalement, c'est la transition écologique, sociale et démocratique. En gros, c'est à peu près çà comme projet. C'est un projet qui a été élaboré avec de nouveaux concepts : le bien commun, le buen vivir etc.

Donc , même pour exister, il faut un projet. Là, on a une grande difficulté.

Je laisse de côté les projets de la bourgeoisie. Mais ils sont très intéressants à étudier, parce que je pense que dans la bourgeoisie, il est possible que se développe des contradictions fortes entre la bourgeoisie extractiviste, pour simplifier, et la bourgeoisie de la Silicon Valley. Regardons les projets des mouvements. Nous avons toujours dit qu'il y avait une liaison entre les bases sociales et le projet, mais cette base n'est pas déterministe. Ce n'est pas la classe ouvrière/ le socialisme. Ca veut dire qu'il y a des liaisons beaucoup plus compliquées entre base sociale et projet. Or actuellement, nous sommes confrontés à 3 bases sociales/projets qu'il est très difficile de faire converger. En France c'est caricatural, mais c'est partout dans le Monde.

Il y a une base-projet qui est la Loi Travail Le mouvement contre la loi travail, c'est clair. Il y a une base sociale, il y a un projet. La base sociale, c'est la partie stable des salariés: les techniciens, les enseignants... Il y a une deuxième base-projet qui en France a été assez bien représentées par Nuits Debout et qui sont les scolarisés précarisés. C'est elle qu'on a retrouvé à Tunis avec les chômeurs diplômés; c'est elle qu'on retrouve avec les étudiants chiliens, avec l'endettement des étudiants, c'est elle qu'on retrouve avec ?????? à Barcelone. Il y a effectivement une base sociale de scolarisés précarisés et qui n'est pas la petite bourgeoisie ; qui n'est pas réductible à la petite bourgeoisie ou aux bobos, comme on dit. Ce sont les scolarisés précarisés et c'est quand même un phénomène massif. La troisième, ce sont les discriminés et les quartiers populaires. Pour l'instant, notre défi c'est de savoir comment nous arriverons à faire converger. Il y a des essais. Nuit Debout, ils ont essayé d'aller dans les quartiers, çà a un peu marché. Le DAL a réussi à faire un petit truc, mais çà n'a pas été massif. De la même manière, il y a eu aussi des liaisons entre Nuits Debout et les manifs contre la Loi Travail. Mais on ne peut pas dire qu'on a construit quelque chose de commun.

Voilà, il nous reste des choses à faire


Transcription de l’intervention de Gus Massiah par Jean Louis Griveau








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