vendredi 7 octobre 2016

Crise de la politique et parti-mouvement, par Bruno Della Sudda*

La crise globale et systémique est aussi une crise démocratique, une crise de la politique et de sa représentation, largement reconnue aujourd'hui jusque dans une large part du champ politique, en particulier depuis les derniers épisodes électoraux marqués par une abstention grandissante (le sursaut de participation du second tour face à la menace du FN étant l'exception à la règle), en particulier de l'électorat populaire et de la jeunesse.

La question, qui n'a guère intéressé la gauche radicale jusque-là, n'est pas vraiment nouvelle. Mais cette crise, que nous avions pointée dans les textes de référence au moment de la constitution d'Ensemble !, ne cesse de s'approfondir. 

Proposer des solutions pour améliorer le fonctionnement d'Ensemble! est certes indispensable. Mais cela n'a de sens que si ces propositions sont raccordées à une prise en compte sérieuse de la crise de la politique et de sa représentation et à une vision de l'organisation -même s'il s'agit d'une vision ouverte et évolutive-, qui intègre le bilan critique des organisations du passé -qu'elles soient issues du mouvement ouvrier ou de l'écologie politique- 


Une crise qui s'approfondit 

Nous le disions lors de la constitution d'Ensemble ! : la crise est globale et multidimensionnelle, et la crise démocratique -qui est une crise de la démocratie représentative- est une dimension majeure de cette crise globale. 

C'est aujourd'hui un élément-clé du contexte politique et de la nouvelle culture politique exprimée d'abord dans les années 2000 dans le mouvement altermondialiste -au sein duquel est expérimenté un nouveau type de relations, non-hiérarchisées et sans chef d'orchestre, entre les composantes associatives, syndicales et politiques qui peu ou prou en sont partie prenante-, puis dans le nouveau cycle de luttes et de mobilisations citoyennes ouvert en 2011 avec les Printemps arabes, puis les Indignés et le mouvement des places à travers le monde, caractérisés par l'exigence de démocratie réelle, le refus des hiérarchies, de la personnalisation et de la délégation de pouvoir, le rejet de la corruption elle-même concentrée dans la fusion des sphères de la politique et de la finance. 

Les dernières élections dans l'Etat espagnol et l'irruption de Podemos illustrent cela et balaient l'idée paresseuse encore répandue dans les années 2000, selon laquelle la corruption serait propre aux sociétés du Sud tandis que celles du Nord seraient peu concernées. 

Dans ce paysage dévasté dont profite mécaniquement l'extrême-droite, en France et dans d'autres pays d'Europe, la dissociation entre la représentation politique et les partis qui l'incarnent d'une part, et la société d'autre part, est chaque jour de plus en plus grande. 

Pour le plus grand nombre, dans le monde du travail, dans la jeunesse, les politiques menées par les gouvernements successifs apparaissent comme quasi-interchangeables, même si le clivage droite-gauche n'est pas pour autant effacé dans les consciences collectives. 

Plus grave et plus profondément, dans les sociétés du Nord comme dans celles du Sud, le monde politique est plus que jamais discrédité, synonyme de corruption et de clientélisme, de carriérisme et d'opportunisme, de cynisme et d'entre-soi. 

Ce qui ne peut plus durer 

Parce que ses militant-e-s, parfois élu-e-s, ne sont pas des professionnels de la politique, mais aussi parce qu'elle est peu intégrée aux institutions, la gauche radicale pourrait ne pas être concernée par cette crise de la politique et de sa représentation. On ajoutera à cela que son orientation politique la distingue non seulement de la droite et de l'extrême-droite, mais aussi de la « fausse gauche ». 

Cela devrait suffire. Ce n'est pas le cas hélas et il y a là quelque chose de cruel : de plus en plus, nous sommes mis dans le même sac que les autres, parfois perçu-e-s comme un élément d'un système de plus en plus rejeté... et le vieillissement, la faible féminisation, la difficulté à représenter réellement la société et les milieux populaires se voient et, dans un tel contexte, se paient de plus en plus cher. 

C'est dans ce contexte global défavorable que doit être actualisée la réflexion sur le type de force politique que nous voulons et en fonction de cette réflexion que des propositions d'amélioration immédiate de notre fonctionnement sont à la fois possibles et nécessaires. 

Le parti-mouvement 

Car dans la crise de la politique et de la démocratie représentative, il y a donc le discrédit massif des partis politiques tels qu'ils sont, et ce discrédit s'ajoute à une critique déjà ancienne dans la gauche radicale qui est celle de la « forme-parti ». 

Ici, ce qui est en cause, y compris et en particulier pour les partis issus de l'histoire du mouvement ouvrier, c'est le parti dirigeant, le parti-guide, le parti monolithique, le parti institutionnalisé, le parti-tremplin du carriérisme et de l'opportunisme, le parti lié à la corruption. Une partie de ces travers concerne aussi les partis issus de l'écologie politique, même si leur histoire est bien plus récente. 

Et ce qui remet en cause ce type de parti, c'est une évolution anthropologique de nos sociétés aujourd'hui plus complexes, plus éduquées, plus exigeantes, sécularisées et marquées par l'individualisation. L'aspiration à prendre ses affaires en mains et à réduire la délégation de pouvoir découle de cette évolution. Et c'est bien des sociétés qu'ont surgi le neuf, du féminisme à l'écologie, et pas des partis eux-mêmes. 

Pour autant, malgré tous leurs travers, les partis issus de l'histoire du mouvement ouvrier ont aussi assumé des fonctions de mémoire et de synthèse, de socialisation et d'ancrage populaire aujourd'hui disparues. Et si ces fonctions ne peuvent pas ressurgir sous des formes identiques, elles n'en sont pas moins nécessaires et même indispensables, aujourd'hui comme hier. 

En ce sens, il y a bien des fonctions des partis du passé que toute force politique, dans des formes certes complètement renouvelées, devrait assumer aujourd'hui. 

La notion de parti-mouvement essaie donc de prendre en compte la critique de la « forme-parti », en fixant l'objectif d'assumer à la fois le meilleur de l'histoire des partis du mouvement ouvrier (les fonctions de mémoire et de synthèse, de socialisation et d'ancrage populaire), de rejeter définitivement tous les travers du parti-dirigeant et institutionnalisé (absence de démocratie, professionnalisation, bureaucratisation, institutionnalisation, électoralisme, pratiques manipulatoires des associations et des syndicats...etc) et d'inventer un tout autre type de fonctionnement et de comportement vis-à-vis de la société, cohérent avec nos références à l'émancipation et à l'autogestion.

Dans ce sens, dans le fonctionnement d'un parti-mouvement, c'est bien la notion de mouvement qui l'emporte, avec sa souplesse et son pluralisme, son fonctionnement horizontal et son droit à l'expérimentation, son ouverture et son refus des pratiques autoritaires, sa démocratie réelle. 

De manière raisonnable, prudente et pragmatique, n'est-ce pas d'ailleurs ainsi que nous avons de fait et sans théorisation, dès la fondation d'Ensemble !, imaginé le fonctionnement de notre organisation ? 

Il reste à présent à faire en sorte que ce fonctionnement s'améliore pour de bon et que cette préoccupation soit une constante pour toutes et tous au sein d'Ensemble! 

* Bruno Della Sudda est militant d'Ensemble dans les Alpes-Maritimes. Ce texte est une contribution au débat que connait ce mouvement.

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