mercredi 15 février 2017

Subvertir la règle du jeu, par Pierre Zarka*

En quoi la question de la démocratisation de la présidentielle n’est-elle pas intemporelle ? 

Les militants attachés à une alternative au capitalisme sont confrontés à un verrou. Nous sommes habitués à dissocier le court et le long terme comme deux phénomènes totalement distincts. Mais est-on sûr qu’une vision du long terme soit sans effet sur les comportements du court terme ? 

Même lorsqu’une volonté anticapitaliste est affichée, la vie politique tourne davantage autour d’un pragmatisme qui enferme de fait dans l’adaptation au système plus que dans sa subversion. Rarement ce que l’on appelle par euphémisme adaptabilité n’aura autant été présenté comme une vertu. 

Les échecs des grands récits en «isme» du XXe siècle nous lèguent une frilosité à l’égard non seulement des concepts et des tentatives de mise en cohérence mais à l’égard du principe même d’oser rêver autre chose, de se projeter au-delà de l’horizon du capitalisme. 


La « fin des idéologies » – lisez de toute construction intellectuelle cohérente – a été un thème de propagande récurrent durant les trente dernières années. La peur de penser les grands axes d’un avenir cohérent enferme dans un présent sans logique ni perspective, qui nous échappe alors qu’au même moment nombre de mouvements de protestation posent de fait et avec une vigueur renouvelée l’aspiration à déboucher sur un autre horizon. 

Ce manque d’avenir fait obstacle à une dynamique politique transformatrice et à un mouvement d’ensemble. 

Pour moi, il est difficile d’abstraire la question spécifique de la présidentielle d’un regard plus global sur le système représentatif. Pourquoi ? À partir du moment où les représentations mentales sont enfermées dans un système délégataire, il y a par commodité une pente de ces représentations mentales vers le repérage politique du plus petit nombre.

Pour aller vite, disons qu’il est plus aisé lorsqu’on est en quête de « représentants » d’aller vers des personnes identifiables que vers une masse difficile à cerner. Il est plus facile de se définir par rapport à un Président parce qu’il est « Un » qu’à 500 députés. 

Toute l’histoire de tout système représentatif en témoigne, on le vérifie des États-Unis à La France en passant par l’Allemagne qui se réclame d’un certain fédéralisme, la Grèce ou hier le système qui devait s’incarner par « tout le pouvoir aux soviets ». Y compris lorsque l’on pense aux espoirs provoqués par le Brésil, le Venezuela ou la Bolivie. Je ne connais pas de système représentatif qui, dans la durée, ait évité cette pente vers la personnalisation du pouvoir d’État. 

J’en viens donc à votre énoncé et à ma critique de ce système. Cela me pousse à une rapide déconstruction de la Démocratie. Aujourd’hui, on la caractérise comme démocratie parlementaire ou représentative. L’élection étant un moment clé de cette caractérisation. 

La Démo/Cratie devrait être l’exercice concret du pouvoir par le peuple. Qu’en est-il ? L’héritage est lourd.

Sieyès en 1789 : « le peuple n’a pas d’existence politique propre, il ne peut parler que par ses représentants… le peuple ne peut vouloir en commun ; donc il ne peut faire aucune loi, il ne peut rien en commun puisqu’il n’existe pas de cette manière… » En 1791, il lâche : « Il est temps que la Révolution s’arrête, le moyen en est la représentation parlementaire ». Et c’est lui le penseur du coup d’État de Bonaparte. 

Lors de la Restauration, Benjamin Constant et Guizot expliquent à Louis XVIII que « la représentation nationale parlementaire est le moyen d’éviter une seconde révolution ». Ni les uns ni l’autre ne parlent de « démocratie représentative » mais de « système représentatif ». 

Au lendemain de la Commune, la Troisième République, avec le suffrage universel pensé de manière exclusivement masculine, a été fondée aussi sous l’impulsion de monarchistes tels Thiers ou Mac-Mahon. Devant les étonnements de ses pairs, Thiers a trois arguments. Outre le fait qu’il dit que la demande est trop forte pour lui résister, il précise : « 1848, 1871… n’en avez-vous pas assez d’être pris par surprise ? Le suffrage universel nous permet de prendre régulièrement le pouls des classes dangereuses »... Il poursuit : « En 1871, il s’est passé quelque chose de nouveau : les classes dangereuses ont produit leurs propres élites pour tenter d’instaurer un nouveau régime, il s’agit donc d’éloigner ces élites de ces classes dangereuses ». 

Toute l’Histoire mondiale nous apprend que lorsqu’un mouvement populaire après avoir provoqué des changements s’arrête et confie la suite à l’État, dans le meilleur des cas il n’y a pas eu de suite et le plus souvent les transformations obtenues ont été battues en brèche. 

Le caractère de la citoyenneté devient délégataire, fondé sur l’obéissance. La souveraineté populaire s’exerce durant les quelques minutes passées dans un isoloir pour décider à qui il faudra ensuite obéir. Il y a un corollaire à cette question : c’est la forme de la politique. 

Les partis se sont inspirés du modèle de l’État pour se forger. Ils sont profondément inspirés des anciennes structures politiques : Billaut-Varennes à propos des Jacobins dira « que c’est comme un corps vivant : il faut une tête pour penser et des membres pour agir ». 

La Première Internationale incluait dans le même espace partis, syndicats et ce que l’on appellera plus tard associations. On a même trouvé la présence d’une fanfare membre de l’AIT. C’est la Seconde Internationale qui, sous l’impulsion de la section allemande, sépara les politiques du reste. Lénine, qui pourtant se méfiait de Kautsky, lui emboîta le pas. 

Or, les partis politiques mais aussi les syndicats puis les associations se comportent comme l’État : en prétendant incarner les idéaux de leurs adeptes, ils se substituent à eux, leur demandent confiance et délégation de pouvoir et finissent par substituer l’appareil à sa finalité. Ainsi de fil en aiguille, ils produisent l’orthodoxie et définissent l’hérésie. Or, on ne peut pas courir deux lièvres à la fois : plus on est concentré sur le recours aux « pouvoirs publics » et plus on s’éloigne de la perception même de cet enjeu.

 Je reviens sur l’actualité. Quelque chose change dans l’air ambiant. Le mouvement contre la loi El Khomri va au-delà de la lutte contre ce projet. Il exprime le refus d’une société d’exploitation et de précarité et l’aspiration à une société où chacun a sa place. La participation des lycéens et étudiants témoigne qu’ils n’ont pas été gagnés par la culture ultralibérale ni par la résignation. 

De nombreuses actions, aux multiples visages, rejettent toute dépossession de leurs pouvoirs d’intervention : ZAD de Notre-Dame-des-Landes, mouvements écologiques, à Calais, associations de solidarité avec les immigrés, coopératives, luttes locales, sociales ou contre la destruction des services publics… Ils décrédibilisent toute prétention à les « représenter » c’est-à-dire à parler à leur place et à les guider. 

Les mouvements les plus massifs sont ceux dont la conduite n’est absorbée ni par des appareils ni par des leaders. La très grande majorité du 1,2 million qui a signé la pétition contre le loi El Khomri ignore qui l’a initiée… Je ne sous-entends pas que l’initiative politique ne suppose pas une démarche spécifique. Je sais qu’il n’y a rien de spontané en ce domaine et que les capacités d’initiative dépendent aussi des capacités d’organisation. Mais l’organisateur, est-il là pour se substituer au rôle des intéressés ou pour favoriser son extension jusqu’à la production de faits politiques ? 

Peut-il y avoir un moment de production de politique qui à la fois ne soit pas délégataire et qui au nom de sa spécificité se conçoive en dehors du mouvement des intéressés ? Peut-il y avoir un processus de transformation sociale dissocié de manière maintenue du mouvement social ? Vous voyez où je veux en venir… 

L’élection présidentielle prend à rebours l’évolution possible vers la production de politique. Et ce de plusieurs points de vue. Résumer un enjeu politique décisif à la personne est une manière de déposséder les citoyens de leur pouvoir, à la fois de leur pouvoir faire et par là même de leur pouvoir imaginer. 

Concrètement aujourd’hui, nous sommes confrontés à une alternative qui n’en est pas une. Au-delà, la notion de gauche rattachée à une primaire est devenue terriblement ambiguë, elle renvoie la question de la politique hors du champ social et poursuit l’amputation de ce que l’on appelle, à mon sens de manière réductrice, le mouvement social. 

Au-delà de ce que l’on peut dire du candidat Mélenchon, tout en évoquant la citoyenneté, sa candidature est une dépossession du mouvement actuel et, comme la primaire, laisse entendre que « la » solution politique n’a pas besoin de la poursuite des mobilisations actuelles. 

La notion si courue, y compris à la gauche du PS, d’offre politique dit bien cette dépossession réduisant la citoyenneté à un statut de consommateur errant dans un self-service. Les deux entérinent une normalité qui a été conçue, j’ai tenté de le montrer, comme tenant à distance du politique les mouvements populaires. Il est d’ailleurs symbolique que les deux se soient précipités sans voir ce qui était déjà annoncé comme projet concernant la réforme du travail. 

Et je remarque que plus il y a débat sur la candidature, moins il y a débat sur le caractère de l’alternative. Que devient la mise en débat du rapport de classes ? Des rapports à l’État et aux institutions diverses ? Les rapports travail/hors travail, le dépassement du rapport salarial actuel… ? Cela n’est pas sans dommage. 

La politique, au lieu d’apparaître comme nécessitant un effort de prolongement de la part des luttes, apparaît comme déconnectée du concret et pousse bien des efforts de comportements alternatifs à se replier sur un petit périmètre, renonçant de fait à la prétention de faire système. C’est bien le cas des mises en coopérative ou même de luttes comme Notre-Dame-des-Landes ou de celles liées à la question climatique invoquant qu’il veut mieux changer de système sans jamais vraiment préciser de quel système il est question. 

Ainsi, pour des millions de personnes, l’enjeu de la présidentielle est une sorte de billard à trois bandes, il ne s’agit même plus de voter selon ses convictions pour les faire triompher mais de chercher le moindre mal pour éviter le pire. 

Si la démocratie, c’est aussi la liberté de choix pour maîtriser son sort, nous sommes devant un vrai problème. J’ai donc tenté de démontrer l’incompatibilité entre la présidentielle et la démocratie. Sommes-nous alors devant une impasse ? 

Je reviens sur l’articulation temps long et temps court et les effets du premier sur le second. Rien ne nous oblige à respecter une règle du jeu où les dés sont pipés. Cela n’implique pas d’attendre que l’élection passe, bien au contraire. L’enjeu de cette élection est-il obligatoirement d’élire le moins mauvais président possible ou n’avons-nous pas la liberté de subvertir cette élection ? 

N’est-il pas possible d’appeler à profiter de la moindre possibilité pour, à partir de mouvements très diversifiés, dégager du commun tant du point de vue de la dénonciation que d’axes de solutions, et de considérer que n’importe quelle élection est d’abord un moyen d’investir le politique en transformant des mouvements dits sociaux en force transformatrice ? 

N’est-il pas possible de penser être capables de tirer l’ensemble du débat public vers à la fois des repères transformateurs et une méthode nouvelle d’appropriation ou d’investissement du politique ? 

Entre s’inscrire, au nom du réalisme, dans ce qui est en train de mourir, en se coupant des aspirations les plus contemporaines, et faire le pas de côté hors de la normalité dominante, pour être en phase avec ce qui commence à émerger mais à encore du mal à s’y accoler de mots, je pense que le rôle des militants alternatifs est de choisir ce qui est porteur de dynamique. Même si cela est encore à l’état de potentiel et de signaux relativement faibles. Je ne crois pas que la solution soit de s’inscrire dans une méthode conçue pour que rien ne change. 

On dit que la majorité des gens ne demandent pas une démarche autogestionnaire et portent contradictoirement des demandes d’ordre délégataire. C’est vrai. Mais je voudrais faire quatre types de remarques. 

1) Une part, que je ne sais évidemment pas quantifier, se demande à quoi sert l’effort demandé. Certains ont lutté en 2010 (sur les retraites) et sont encore K.O suite à l’échec ; d’autres ont le sentiment qu’on leur demande leur avis après-coup ou que dans la mesure où ce type de démarche n’est assuré que par tel ou tel individu marginal, cela n’a aucun effet. C’est le fonctionnement 65 de l’institué qui crée le besoin. En 1945, un grand nombre de forces qui s’opposaient au droit de vote des femmes plaidaient que la majorité d’entre elles ne le demanderait pas. 

Que les comportements soient ambivalents, c’est certain. De la même manière que pour sauver leur entreprise des salariés sont souvent en quête d’un repreneur plutôt que de la gérer eux-mêmes. Or, la plupart des cas où des entreprises sont sauvées, c’est quand elles se mettent en coopérative. Nous qui sommes des militants, nous avons besoin de nous battre contre toute aliénation. En même temps, méfions-nous de nous-mêmes. 

Nous sommes les uns et les autres inscrits, de manière certes différente, dans la vie institutionnelle traditionnelle. Il est bien possible que toutes les tentatives et aspirations à une maîtrise de son sort ne nous parviennent pas. Ne sous-estimons pas ce qui commence à naître, même si ce sont encore des « signaux faibles ». 

2) En 2010, il a suffi d’un vote au Parlement pour que le mouvement s’arrête. En 2003, au plus fort du mouvement, Balladur a déclaré : « Bien, la rue a parlé, maintenant c’est le tour du Parlement ». Le lendemain les manifestations se sont arrêtées. 

Question posée aux mouvements : comment gagner en indépendance au regard des institutions ? La réponse à ces contradictions n’est pas d’abord d’ordre institutionnel. Je ne vois pas comment une démarche délégataire pourrait parvenir à de l’institué à caractère autogestionnaire. Même une primaire à la gauche du PS seulement, qui partirait tête baissée sur la candidature, déposséderait les citoyens en poursuivant la dissociation du social et du politique. 

Encore une fois, la participation à un combat électoral prend son sens comme un moment d’investissement du politique par les mouvements et démarches alternatives. 

C’est pourquoi je ne sais pas de quoi demain sera fait, je ne pense pas que l’auto-promulgation de Mélenchon soit la solution. On ne refera pas 2012. En 2012, la campagne du Front de gauche avait pour perspective d’établir un rapport de forces qui tire le PS à se recentrer à gauche. Cette perspective n’a aujourd’hui aucune crédibilité. 

3) Nous avons besoin de favoriser le dépassement de l’état d’esprit dominant. Notre démarche doit être de mettre en avant les postures porteuses de dynamique et non celles qui nous entraînent dans l’impuissance. Dégager une échéance quelle qu’elle soit, fût-elle électorale, de la maîtrise des mouvements vient heurter de plein fouet les efforts de mobilisations. 

Les forces capables de fédérer des attentes peuvent faire la démonstration que ce n’est pas la même chose d’élire un « représentant » qui, même s’il est sympathique, et vient faire des comptes rendus de mandats, c’est-à-dire explique après coup ce qu’il a fait (c’est-à-dire trop tard pour infléchir ou même pour participer), ou si l’on propose aux gens d’élire un partenaire qui participe à leurs combats, à leurs travaux d’élaboration de façon à ce que ces mouvements lui dictent ce que doit être son propos et son vote à l’Assemblée élue. 

Et ce, de manière impérative, même si bien sûr l’élu n’est pas une éponge qui absorbe tout ce qui se dit mais est porteur d’une orientation et d’informations nécessaires aux débats et à la prise de décisions. Un camarade dit son accord avec cette démarche mais lui reproche d’être purement intellectuelle et que l’on prendrait un risque : celui de passer un tour. 

Je crains personnellement que le risque majeur ne soit pas là. Il y a une telle usure des méthodes traditionnelles et un tel rejet de tout ce qui se concocte en dehors des intéressés, qu’à mes yeux le principal risque est que l’on soit assimilé aux forces qui dépossèdent de la politique et qu’en soit aggravée la situation d'impasse. 

Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il n’y ait pas davantage d’abstentions à la présidentielle que précédemment. Pas par indifférence, par colère d’être toujours dépossédé pour aller d’échec en échec comme c’est en gros le cas depuis 40 ans. 

Encore une fois, je ne propose pas de nous absenter de la campagne présidentielle, mais d’y voir comme le prolongement d’un chantier sur l’alternative et le moyen de se compter. Là encore, le risque est ailleurs, sauf à penser que Jean-Luc Mélenchon pourrait aller à l’Élysée. Je ne sais pas à l’avance à quelle vitesse peut aller un tel processus, ce que je sais c’est qu’il faut bien le commencer un jour. 

* Pierre Zarka est animateur de l'Observatoire des mouvements de la société et de l'association des Communistes Unitaires

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