samedi 5 novembre 2016

Deuxièmes rencontres euro-méditerranéennes de « l’économie des travailleuses et travailleurs » à Thessalonique : pour que vive l’autogestion !, par Solidaires

Les deuxièmes rencontre euro-méditerranéennes de « l’économie des travailleurs et travailleuses » ont eu lieu à Thessalonique, dans les locaux de l'usine autogérée de VioMe du 28 au 30 octobre. 

Les travailleurs et travailleuses de VioMe occupent les locaux de l'usine depuis 2006 et ont relancé la production de produits ménagers (savons, détergent) ; aujourd'hui la production continue toujours, malgré les tentatives de ventes aux enchères par les propriétaires « légaux » de l’infrastructure à laquelle la mobilisation des VioMe a jusqu'à présent réussi à faire obstacle. 


Plus, c'est un véritable modèle autogestionnaire qu'ont mis en place les travailleuses et travailleurs de VioMe : décisions collectives prises en assemblées générales, mise en place de réseaux de soutien et de distribution solidaires, création au sein même de l’usine d’un dispensaire social autogéré. 

Ces rencontres ont compté environ 500 participant-e-s, représentant-e-s d’entreprises autogérées, d’organisations syndicales, d’associations et universitaires, venu-es de l’Etat espagnol, du Pays basque, d’Italie, de France, Allemagne, Croatie, Slovénie, Bosnie, Grande-Bretagne, Turquie, Pologne et bien sûr de Grèce ; y assistaient aussi des délégations d’Argentine et du Mexique, faisant le lien avec une rencontre similaire tenue la semaine précédente en Uruguay pour l’Amérique latine et la prochaine réunion mondiale, en août 2017 à Buenos-Aires.

Etaient présent-e-s, bien sûr, les SCOP-TI (ex-Fralib) de Gemenos près de Marseille qui ont repris en autogestion la production des thés Eléphant ; également les Amis de la Fabrique du sud, entreprise autogérée qui fabrique des glaces, à Carcassonne. Les délégué-es d’usines récupérées (c’est le terme utilisé en Amérique latine) venaient aussi d’Italie, de Slovénie, de Croatie, de Bosnie, de Turquie, de l’Etat espagnol, de Grèce. 

L’association Autogestion avec laquelle nous travaillons était bien entendu présente à ces rencontres dont elle était co-organisatrice (comme Solidaires). 

Des organisations syndicales défendant les valeurs de l'autogestion étaient présentes : Solidaridad Obrera (Etat espagnol), ELA (Pays basque), RIS (Croatie), IP (Pologne), Solidaires. 

Ces journées ont été très riches en débats et en réflexions, non seulement sur les principes de l'autogestion, mais aussi sur leur application concrète et les liens entre entreprises autogérées, syndicats et associations. 

Ainsi, VioMe travaille en lien avec le dispensaire autogéré de Thessalonique et les réfugié-e-s du camp situé à proximité de la ville. Ils montrent qu'on peut tisser des liens à travers des pratiques autogérées et concrètement, l'esquisse d'une autre société qui fait lien entre travailleuses et travailleuses, exploitées, migrant-e-s et plus généralement victimes de la crise que les capitalistes veulent nous faire payer à leur place. 

La pensée autogestionnaire représente une alternative concrète au système que nous combattons ; les expériences menées dans le cadre de la société actuelle enrichissent cette pensée. 

Pour Solidaires, l'autogestion est une valeur fondamentale. Les rencontres comme celle-ci doivent être pour nous l'occasion de porter des projets, d'avancer la réflexion autour de ces questions. 

Pour que vive l'autogestion dans Solidaires aussi ! Pour que Solidaires soit un outil vers la société autogestionnaire ! 

https://www.solidaires.org/Deuxiemes-rencontres-euro-mediterraneennes-de-l-economie-des-travailleuses-et

Contribution de l’Union syndicale Solidaires 

L’autogestion n’est pas un thème neuf pour le syndicalisme français. On en trouve trace dès l’origine puisqu’au sein de l’Association Internationale des Travailleurs, et notamment de sa section française, le « travail coopératif » est un sujet abordé dès 1866. 

Si le terme d’autogestion n’était pas utilisé, le concept était, de fait, présent à travers les pratiques, les débats et les orientations du syndicalisme révolutionnaire du début du siècle passé. La « charte d’Amiens », adoptée lors du congrès de la Confédération Général du Travail en 1906, n’est certes pas un texte sacré mais elle est emblématique de ce type de syndicalisme, dont l’Union syndicale Solidaires se réclame d’ailleurs aujourd’hui. 

Dans le cadre de la fameuse « double besogne » du syndicalisme, outre « l’oeuvre revendicative quotidienne », celui-ci a aussi une autre tâche : « il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ». 

Bien sur, il convient aujourd’hui d’intégrer des éléments, à commencer par nombre d’expériences historiques, qui n’étaient pas connus, à l époque, par les rédacteurs de cette Charte. Mais il n’en reste pas moins que « l’expropriation capitaliste » et le syndicat devenant « groupement de production et de répartition », renvoient très directement vers l’autogestion. 

Pour autant, cette question ne sera guère débattue durant des dizaines d’années au sein du mouvement syndical français. Le poids du Parti Communiste au sein de la CGT durant la majeure partie du 20ème siècle, et le rapport de ce courant politique au concept et à la pratique de l’autogestion, n’y sont pas pour rien. 

Cependant, il faut mentionner quelques tentatives d’autogestion ouvrière, très isolées, lors des grèves de 1936, les réflexions de la minoritaire CGT-SR durant les années 1930 ou encore quelques expériences autogestionnaires dans l’immédiat après-guerre, en 1944/1945. 

Plus récemment, l’autogestion pris une place importante dans le mouvement syndical par la combinaison - on pourrait parler de rapport dialectique - de deux facteurs importants : les réflexions et le travail menés à ce propos par la CFDT d’une part, le mouvement de mai 1968 d’autre part ; la lutte menée chez LIP à Besançon dans les années 1970 apparaît un peu comme le point d’orgue de cette période. S’en suit, indiscutablement, une période de creux quant aux préoccupations syndicales vis-à-vis de l’autogestion ; étant entendu, que nous ne traitons pas ici de « l’autogestion des luttes », qui fut particulièrement mise en avant dans la période 1986/1995. 

L’Union syndicale Solidaires n’est pas en dehors ce temps : si nous nous référons notamment au syndicalisme de la Charte d’Amiens et au socialisme autogestionnaire de la CFDT des années 1970, la quasi-disparition des débats syndicaux sur l’autogestion depuis les années 1980 marque fortement notre réalité. C’est pour cela qu’après notre congrès national de 2011 nous avons décidé de relancer le travail à ce sujet. 

1. Un travail de réflexion et de formation est nécessaire. C’est le sens du texte écrit durant l’été 2013 pour une revue Solidaires1 et repris ensuite comme base d’un débat, non sanctionné par des votes, lors du congrès de juin 2014. La décision, après ce congrès, de lancer des Cahiers de réflexions (la revue Les Utopiques dont 3 numéros ont paru à ce jour) ressort de cette même dynamique : il ne s’agit pas d’une publication consacrée à l’autogestion, mais cette problématique y est très présente. 

L’enjeu est que les militant-es et adhérent-es les plus jeunes se réapproprient ces questions avec les enjeux d’aujourd’hui. La connaissance des débats précédents qui ont existé dans le syndicalisme est utile : on ne part pas de rien, mais ce n’est pas suffisant. Personne ne peut prétendre avoir un modèle clé en main d’un processus de transformation sociale, ni des formes achevées d’une organisation sociale autogestionnaire. Les grandes questions ouvertes il y a des dizaines d’années, autour des idées d’autogestion, de contrôle ouvrier, etc., restent d’actualité pour ceux et celles qui ont toujours comme objectif l’émancipation individuelle et collective et la réappropriation par les travailleurs et les travailleuses de leur destin. Les richesses produites n’ont jamais été aussi grandes : mais cela s’inscrit dans une logique productiviste, consumériste, totalement contradictoire avec les besoins de transition écologique. 

Il faut repenser la production de richesses en fonction des besoins sociaux, mais en articulant cela avec la nécessaire transition écologique. La question du niveau de décision reste ouverte : comment reprendre la question de la planification, en la liant avec la question démocratique ? Celle-ci ne peut pas reposer sur les seuls salarié-es au sein des entreprises et des services publics : il faut imaginer des espaces où s’élaborent les besoins de la population dans sa diversité et au plus près d’elle. Et il faut construire les outils d’une articulation régionale, nationale et internationale. Le syndicalisme, dont le champ est à la fois professionnel et interprofessionnel, et va du local à l’international, a toute sa place… Reste la question centrale de la propriété des moyens de production : nationalisation, socialisation, appropriation des moyens de production et d’échanges… 

Tous ces termes apparaissent aujourd’hui « d’un autre temps » et pourtant au vu de l’impasse dans laquelle nous met et nous mène le capitalisme, il faut sans nul doute les reprendre, les retravailler dans le sens d’une utopie transformatrice même si nous n’avons pas ou plus de schéma global prédéterminé. Comment faire ce chemin ? Inscrire ces idées dans les combats d’aujourd’hui et notamment autour de l’idée de ne plus laisser la finance, le marché décider de nos vies. Il nous faut appuyer toutes les expérimentations sociales concrètes qui montrent qu’il est possible de fonctionner autrement. 

Finalement, la question reste bien « dans quelle société voulons-nous vivre » ? Qui décide de la production, de la répartition des richesses, de ce qui est utile, des besoins collectifs à un moment donné (en intégrant la question de la solidarité et de la coopération avec les peuples du monde entier) : une minorité, une oligarchie qui concentre richesse financière et pouvoir politique ou celles et ceux qui produisent les richesses, a population ? Il nous faut approfondir le travail sur ce sujet essentiel de la transformation sociale. 

L’autogestion a une place prépondérante car structurante dans la société que nous voulons. Les expériences de gestion directe d’entreprises « récupérées » par les travailleurs et les travailleuses, au sein du système capitaliste sont une chose (qu’il convient de soutenir) ; il ne s’agit pas de l’autogestion qui englobe tout le champ sociétal et pose les questions de propriété des moyens de production, de décisions démocratiques quant au processus de production (quoi ? dans quelles conditions ? pour qui ? quelles quantités ? quelle répartition ? etc.), de mandats, de planification, de contrôles des décisions prises, de liens internationaux, mais aussi par exemple de mesures à prendre pour la sécurité individuelle et collective ! 

2. Le débat organisé sur ce thème lors du congrès n’est qu’un petit pas dans la démarche globale. Pour que cela prenne tout son sens, il faut que ces questions là soient posées dans nos réunions de sections syndicales, de syndicats, d’Unions interprofessionnelles locales et départementales. C’est ce qui se fait dans quelques structures, mais trop peu. Nous devons réfléchir à comment ça pourrait marcher, allier discussions théoriques et exemples pratiques, apprendre des expériences diverses, réfléchir, inventer, oser, agir… 

Nous ne partons pas de rien : du syndicalisme révolutionnaire à la Charte d’Amiens, en passant par le syndicalisme de masse et de classe, la recherche d’un socialisme autogestionnaire ou l’autonomie du mouvement social, le mouvement syndical français est riche d’expériences que nous devons agréger, riche aussi d’échecs et d’erreurs que nous devons connaître, comprendre et ne pas répéter de générations en générations ! 

3. Le lien avec l’Association Autogestion est une autre facette de ce travail au sein de Solidaires ; il se traduit par le relais au sein de l’organisation syndicale d’informations et initiatives de l’association ; mais il y aurait sans nul doute plus à faire sur ce plan, en matière de formation syndicale. 

4. L’Union syndicale Solidaires et plusieurs de ses unions interprofessionnelles locales ou départementales participent régulièrement à des journées de débats et échanges, telles que La foire à l’autogestion en Ile-de-France et dans quelques autres localités, Le Bazar au Bazacle à Toulouse, etc. La présence du mouvement syndical dans ces lieux nous parait nécessaire. 

5. L’ouverture à de nouvelles formes de luttes doit aussi nous inciter à faire le lien avec nos aspirations autogestionnaires ; sans mythifier ce type de mouvements, le syndicalisme a de quoi apprendre, par exemple, de plusieurs expériences de Zones A Défendre, où la pratique autogestionnaire est très présente ; de même, de lieux alternatifs, certains en villes, d’autres en zones rurales. 

6. Bien évidemment, parce qu’il s’agit bien de syndicalisme, tout ceci n’a pas de sens si nous n’agissons pas concrètement pour soutenir les luttes qui posent directement les questions autogestionnaires, qui débouchent sur la mise en oeuvre d’une gestion directe par les travailleurs et les travailleuses. C’est ce que nous tentons de faire ; sans doute, le faisons-nous de manière encore très insuffisante. Au-delà du soutien, nous avons aussi à découvrir et comprendre ; qui mieux que celles et ceux qui ont « récupéré » leur entreprise peuvent nous en parler ? C’est en ce sens que nous avions d’ailleurs invité nos camarades de FRALIB au débat organisé lors de notre dernier congrès national ; localement, plusieurs équipes Solidaires sont en relation avec des travailleurs et travailleuses de coopératives. 

7. Et les Comités d’Entreprises ? Dans les entreprises non coopératives, qui demeurent la norme dans notre société (faut-il le rappeler ?), les syndicats ont aussi un rôle à jouer pour soutenir les expériences autogestionnaires d’une part, pour alimenter la réflexion collective d’autre part, à travers les Comités d’Entreprise. Hélas, cet outil est très peu utilisé dans cette optique. Quant au fonctionnement même des Comités d’Entreprises, organismes gérés par les représentants et représentantes élu-es par le salarié-es, il est souvent très éloigné de toute référence autogestionnaire. 

8. Notre syndicalisme est internationaliste ; il serait paradoxal de l’oublier dès lors qu’on parle d’autogestion, de transformation sociale radicale ! Grâce à l’Association Autogestion, nous avons découvert et à participer à trois rencontres internationales de l’économie des travailleurs », celle au Venezuela à l’été 2015 (pour laquelle nous avions fourni une contribution sur l’éducation6) et deux européennes, à Gémenos en janvier 2014 et celle-ci. Ce sont, pour nous, des moments importants pour apprendre et échanger. Mais il est indispensable de faire en sorte que ces apports ne se limitent pas aux délégations présentes lors de ces évènements. 

A ce propos, et sans anticiper sur la conclusion de ces trois journées, nous voulons d’ores et déjà signaler que nous sommes particulièrement intéressés par une coédition des travaux de cette rencontre. Dans notre activité internationale, nous citerons deux autres implications où la question autogestionnaire est très présente, et sous des formes forts différentes : le mouvement zapatiste au Chiapas et les centres de santé en Grèce

Dans les deux cas, notre activité s’articule autour de délégations qui se rendent sur place, de soutien financier à divers projets, de campagnes de soutien politique, de formation et information syndicales sur ces sujets. 

9. L’Union syndicale Solidaires est une des organisations à l’origine de la construction du Réseau syndical international de solidarité et de lutte. Ce réseau rassemble une soixantaine d’organisations syndicales (parfois des courants ou tendances) des Amériques, d’Europe, d’Afrique et (beaucoup moins) d’Asie. Lors de notre dernière réunion internationale, en juin 2015, nous avons décidé de travailler sur 4 sujets prioritaires : les droits des femmes, la criminalisation des mouvements sociaux, les migrations et l’autogestion, le contrôle ouvrier

10. Ce descriptif, qui ne se veut nullement « exemplaire », loin de là, montre que l’organisation syndicale a un rôle déterminant à jouer pour que l’autogestion (re)devienne une utopie, au sens d’un projet global de société, partagée par un grand nombre de travailleurs et de travailleuses. C’est sans nul doute ambitieux et il nous faut dire que nous sommes encore bien loin du compte, y compris au regard du travail à effectuer au sein de notre propre organisation. Mais … Nous sommes utopiques car réalistes !

Le 19 octobre 2016 

Nara Cladera, Stéphane Enjalran, Christian Mahieux, Richard Neuville, Jean Vignes.

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